MON FURUSATO

Furusato : « lieu (maison ou village) où l’on a vécu, que l’on a laissé derrière soi et où l’on revient éventuellement. Le mot implique la séparation, la peine qui en résulte, mais contient aussi en puissance l’apaisement du retour ».

Augustin Berque, Le Sauvage et l’artifice, Les Japonais devant la nature, Gallimard, 1986

Extrait, MON FURUSATO, 2018
Une vallée contaminée

Tôwa est un petit village agricole de la Préfecture de Fukushima (Japon), situé à cinquante kilomètres de la centrale de Fukushima Daiichi, à l’intérieur des terres. L’année suivant la triple catastrophe de 2011, les récoltes de riz, les pommes, les shiitake (champignons) et les autres aliments cultivés dans la commune sont détruits dans leur totalité. Les taux de radioactivité qu’ils contiennent les rendent impropres à la consommation.

La vie du village, principalement tournée vers l’agriculture biologique et le tourisme vert, est bouleversée. Les montagnes qui entourent la vallée, les rizières, les cours d’eau, tout le territoire est devenu imperceptiblement et aléatoirement hostile. Le village n’accueille plus que des cohortes de scientifiques, envoyés mesurer, récolter et observer les effets de la radioactivité en taille réelle. Les habitants, adultes et enfants, sont envoyés régulièrement au chef-lieu du canton pour mesurer leur propre taux de contamination à l’aide d’un «all-body-counter».

Mais petit à petit, les années passant, la vie normale reprend son cours. La contamination n’est pas terminée mais il devient de plus en plus difficile, de moins en moins évident, de maintenir l’attention à cette qualité dangereuse et invisible du territoire. C’est dans cette vallée, confrontée aux incertitudes anxiogènes de la vie dans une région « faiblement contaminée », que j’ai installé trois ans de suite, un studio de prise de vue sur fond noir.

Mon Furusato


Cette installation vidéo, composée d’une série de monologues, ne constitue pas un témoignage sur la grande catastrophe de l’Est du Japon. Il ne s’agit ni d’un état des lieux, ni d’une enquête, ni d’une analyse de cette situation a priori inconcevable qui consiste à vivre dans un territoire irradié. Ce que j’ai cherché auprès des habitants du village de Tôwa, trois années durant, c’est la manière dont ils continuent à faire récit malgré et avec la catastrophe qui a fondamentalement et aléatoirement modifié leur territoire.


Et j’ai imaginé cet espace noir comme une scène. Les souvenirs s’y construisent versions après versions, dans la répétition des mêmes mots, dans leur contradiction parfois et dans le dépliage progressif de la mémoire qui se fabrique depuis lors. Une manière de défaire le témoignage comme vérité et de déceler dans la matière même de la mise en récit, les compositions subtiles qui permettent d’intégrer une catastrophe invisible et imperceptible dans la représentation pré-existante du territoire natal (furusato).


Production : Les Films de la Jetée
Grace au soutien de : La FEMIS (doctorat SACRe – PSL),
le DICREAM / CNC, La Collectivité Territoriale de Corse, La Galerie Les Filles du Calvaire, Le Collectif pour la Culture en Essonne, F93 – Marc Boissonnade et le collectif Call it Anything

Série de monologues
de 6′ environ

Durée totale 60’

2018

Réalisation et image Mélanie Pavy

Son et Traduction Gaspard Kuentz

Collaboratrice
Sophie Houdart

Etalonnage
David Bouhsira

Scénographie
Thomas Lallier

Avec

Monsieur Tatsuhiro Ôno, sa femme, sa mère et son fils, ainsi que Hattori Masahiro, Hattori Nuriyuki, Satô Katsuo, Mutô Kotomi, Mûto Yohei, Mûto Takatoshi, Mutô Masatoshi, Mutô Ichio, Takagi Shiori, Konno Masako, Saitô Seiji, Kumagaya Kôichi, Muromatsu san, Sugehara san, Fujimiya san, Haruka san, Shigehara san, Ôtsuki san, Sakuma san, Hikichi san, Takahashi san, Seki san, et tous les autres habitants du village de Tôwa (Préfecture de Fukushima, Japon) qui ont partagé les attachements subtils qu’ils entretiennent avec leur territoire. Le DICREAM / CNC, La Collectivité Territoriale de Corse, La Galerie Les Filles du Calvaire, Le Collectif pour la Culture en Essonne, F93 – Marc Boissonnade et le collectif Call it Anything

Photographies